
Un malaise moral intérieur fort
Une fracture morale traverse désormais la communauté juive britannique. Tandis que les bombardements continuent de dévaster Gaza, et que les populations civiles gazaouis et de Cisjordanie paient le prix d’un aveuglement politique, des membres éminents du Board of Deputies of British Jews prennent publiquement position. Un sursaut rare – mais salutaire – face à des institutions qui ont trop longtemps confondu soutien communautaire et allégeance inconditionnelle.
« Tu ne feras pas mourir l’innocent et le juste, car Je n’absoudrai pas le coupable. »
לֹא תַהֲרֹג נָקִי וְצַדִּיק כִּי לֹא אַצְדִּיק רָשָׁע
Exode / Shemot 23:7
Le 16 avril 2025 marque un tournant discret, mais lourd de sens. Trente-six membres du Board of Deputies of British Jews – l’organisme censé représenter la communauté juive britannique auprès des autorités – ont signé une lettre ouverte publiée dans le Financial Times. Ils y dénoncent la reprise des opérations militaires israéliennes à Gaza, le mépris du cessez-le-feu, et l’aveuglement de ceux qui, au nom de la solidarité, ferment les yeux sur la destruction d’une population entière.
Ces signataires ne sont ni des militants marginaux ni des agitateurs extérieurs : ils parlent depuis l’intérieur, depuis le cœur même d’une structure institutionnelle historiquement alignée sur l’État d’Israël, quels que soient ses gouvernements. Et c’est précisément ce qui rend leur prise de parole si puissante – et si dérangeante.
Institutions verrouillées, morale étouffée
Ce que révèle cette lettre, c’est un malaise profond au sein des instances communautaires juives traditionnelles, dont le Board est emblématique – au Royaume-Uni, comme le CRIF l’est en France. Ces institutions, au fil des décennies, se sont peu à peu muées en relais informels de la diplomatie israélienne, endossant le rôle de gardiens d’une orthodoxie voire d’une dérive politique où toute critique d’Israël est aussitôt disqualifiée comme « division », voire comme trahison, et pour les non-juifs d’antisémitisme.
Dans les faits, elles s’arrogent de parler au nom de tous, mais en réalité n’écoutent plus personne. Et surtout pas celles et ceux qui, depuis des années, alertent sur la dérive d’un sionisme d’État devenu machine de guerre, outil de domination, et négation de l’éthique juive elle-même.
Un second appel : la voix des rabbins
Quelques jours après cette lettre, un second acte courageux vient la renforcer. Le 25 avril 2025, vingt-neuf rabbins britanniques – dont le rabbin Howard Cooper – ont publié à leur tour une tribune dans le Financial Times. Ils y rappellent avec gravité :
« La guerre ne peut jamais être menée pour la vengeance ou l’expansion. »
Et d’ajouter, dans un langage qui ne laisse aucun doute sur la rupture morale en cours :
« Nous refusons que les valeurs de notre tradition soient utilisées pour justifier la souffrance d’innocents. »
En citant la Torah et les enseignements rabbiniques, ces signataires tracent une ligne rouge : l’attachement à Israël ne saurait l’emporter sur les exigences éthiques fondamentales du judaïsme.
Une parole juive libre existe, et dérange !
Heureusement, cette parole libre n’est pas seule. D’autres voix juives, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, portent depuis des années une critique lucide et éthique du nationalisme israélien. Citons en France UJFP (Union juive française pour la paix), Juifs pour la Paix ou des figures comme Dominique Vidal, Rony Brauman, ou feu Marek Halter, lorsqu’il refusait l’instrumentalisation de la Shoah à des fins politiques.
Au Royaume-Uni, des groupes comme Na’amod ou Jews for Justice for Palestinians, et aux États-Unis Jewish Voice for Peace, rappellent qu’il existe un judaïsme de conscience, enraciné dans la justice, l’universalisme, et la critique du pouvoir lorsque celui-ci opprime.
Ne pas confondre identité et diplomatie
Ce que ces voix rappellent, c’est qu’on ne sauve ni une communauté ni sa dignité en étouffant la critique. La mémoire juive ne peut pas être convoquée pour excuser l’impunité d’un gouvernement. L’histoire nous a appris que le devoir de vigilance ne s’arrête pas à la frontière de sa propre appartenance.
Ce qui se joue ici, ce n’est pas un désaccord politique : c’est un combat pour que l’éthique redevienne audible dans les instances communautaires. Pour que l’on puisse dire, sans être censuré : « pas en notre nom ! »
Le courage n’est pas là où l’on croit
Ceux qui répriment aujourd’hui ces voix critiques ne défendent pas l’unité. Ils défendent une institution vidée de sens, soumise à une ligne politique étrangère et devenue incapable de répondre à l’angoisse morale de ses propres membres.
Ceux qui parlent, au contraire, restaurent quelque chose de précieux : la possibilité d’un judaïsme non aligné, capable de regarder la réalité en face, même lorsqu’elle dérange. Ce courage-là ne cherche pas à diviser, mais à sauver ce qui peut encore l’être : l’honneur d’une tradition, et la fidélité à ses principes les plus profonds.
Notes
Hosny Salah est un journaliste photoreporter palestinien de Gaza, correspondant de presse pour plusieurs médias. Pour mémoire, nombreux sont morts, et pour un certain nombre, ciblés directement par des soldats des FID.






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